La mutation d'un oligarque

Nathalie Nougayrède

LE MONDE | 20.11.03 |

Dans le duel qui l'oppose à Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovski, l'ex-patron de Ioukos emprisonné, vit-il la fin d'une odyssée capitaliste douteuse ou le début d'un rêve démocratique ?

Entre ces deux-là, le courant ne serait jamais passé. D'un côté, Vladimir Poutine, l'ancien lieutenant-colonel du KGB, fonctionnaire discret et serviteur zélé, dans l'ombre du pouvoir politique - sous l'URSS, puis à la mairie de Saint-Pétersbourg avec Anatoli Sobtchak, puis dans les réseaux du Kremlin, auprès de Boris Eltsine. De l'autre, Mikhaïl Khodorkovski, l'ambitieux et turbulent rejeton des Komsomols, les Jeunesses communistes, qui plongea dans le tourbillon du capitalisme russe balbutiant afin de "devenir milliardaire" et de "construire un empire", comme il le déclara très tôt. Entre ces deux hommes qui finirent par se heurter de plein fouet, chacun nanti d'un pouvoir considérable, dans une bataille qui dessinera la Russie de demain, le fossé était béant.

Il y a une dimension personnelle, un clash d'ego, au cœur de l'arrestation, le 25 octobre, de l'homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, patron de la société pétrolière Ioukos, emmené au petit matin par une unité des services secrets russes en tenue de combat, alors que son avion venait de se poser dans un aéroport de Sibérie, où il faisait une tournée pour rallier le soutien de gouverneurs.

"Un jour, lors d'une réception officielle, se remémore un banquier occidental, j'ai vu comment les gardes du corps de Poutine regardaient ceux de Khodorkovski, mieux habillés et équipés qu'eux. Ça les agaçait. J'ai eu cette impression d'un Poutine tsar pauvre, en comparaison avec ces magnats de l'économie." La Russie, deuxième exportateur de pétrole au monde, reste un Etat pauvre. Le budget fédéral central russe est d'environ 80 milliards de dollars, moins de deux fois le budget de la ville de New York.

Depuis les privatisations des années 1995-1997, d'énormes flux financiers, notamment tirés du pétrole, ont été détournés vers des comptes en banque offshore. La fuite des capitaux, dans la décennie écoulée, est évaluée à 250 milliards de dollars. Cela représente plus de la moitié du produit intérieur brut russe, qui - en dépit des taux de croissance observés ces dernières années - reste comparable à celui des Pays-Bas, neuf fois moins peuplés.

Vladimir Poutine a-t-il voulu, en ordonnant l'incarcération d'un patron du secteur privé russe - dont la fortune, selon Forbes, atteint 8 milliards de dollars - restaurer le poids de l'Etat et remettre les "oligarques" à leur place, pour le bien du développement ultérieur du pays ? Si tel était son objectif, il n'a pas été couronné de succès, du moins jusqu'ici : la fuite des capitaux a repris et les investisseurs ont ressenti ce traitement réservé à l'une des grandes figures du secteur privé comme une douche froide.

L'aurait-il fait pour préserver une industrie nationale présumée en passe de tomber sous la coupe de l'Américain ExxonMobil, firme entrée en négociation, cette année, avec Ioukos ? L'année avait pourtant été marquée par la puissante entrée de British Petroleum (pour 6,7 milliards de dollars) dans le groupe russe TNK, sous le parrainage personnel de Vladimir Poutine. Mais TNK relève d'un oligarque, Mikhail Friedman, qui se trouve en bons termes avec le Kremlin.

Selon un homme d'affaires étranger familier des réseaux moscovites, "l'erreur de Khodorkovski a été de faire savoir qu'il souhaitait vendre une partie de Ioukos à ExxonMobil pour 25 milliards de dollars. Non pas parce que Poutine voulait absolument tenir les Américains à distance. Mais parce que 25 milliards de dollars, c'est une somme considérable qui permet de faire beaucoup de choses en Russie. Voire même de prendre le contrôle de la situation. Il était inconcevable, pour Poutine, que cet argent arrive entre les mains d'un concurrent potentiel."

Car en finançant des programmes éducatifs, des fondations, des partis politiques, des médias, des organisations de défense des droits de l'homme, des orphelinats, et même des familles de victimes de la prise d'otages du théâtre de Moscou (octobre 2002), Mikhaïl Khodorkovski avait commencé à se construire une image et une base de pouvoir susceptibles de constituer, un jour, une alternative au pouvoir de Vladimir Poutine, de dix ans son aîné. Il avait, comme l'écrit l'analyste Andreï Piontkovski, "cherché à faire en trois ans le chemin parcouru par les Rockefeller en trois générations". Vladimir Poutine a guetté le moment propice pour frapper : à la veille des élections législatives du 7 décembre, afin d'en faire un thème populaire de la campagne.

Nul ne sait encore si, à 40 ans, Mikhaïl Khodorkovski est arrivé en bout de course ou, au contraire, s'il se trouve à l'aube d'une nouvelle aventure, comme l'espèrent ses partisans. L'ancien favori des investisseurs étrangers en Russie, l'oligarque dont chacun vantait depuis trois ans les soucis d'"ouverture" et de "transparence", le pionnier d'une sorte d'aggiornamento du capitalisme russe, rompant avec l'opacité et les intrigues des années 1990, passe aujourd'hui ses journées aux côtés de trois codétenus, dans une cellule de la prison moscovite Matroskaïa Tichina - celle-là même où furent incarcérés les auteurs du putsch d'août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev.

Lui qui, quelques mois plus tôt, prononçait des discours sur la démocratie et la société civile, dans des enceintes comme le Centre Carnegie à Washington (qu'il a financé) ou lors d'un colloque en Allemagne, a été pour la dernière fois aperçu par le public assis dans une cage métallique, les traits tirés, vêtu d'un pull et d'une capuche de survêtement, alors qu'un juge lui refusait toute libération sous caution. Accusé de vol par escroquerie et d'évasion fiscale, Mikhaïl Khodorkovski risque dix ans de prison.

"C'est un moujik. Il tiendra bon. Il a la notion de sa mission. Il sait pourquoi il souffre." Dans les bureaux clairs et modernes de la fondation qu'elle dirige, Russie ouverte - grand projet de Mikhaïl Khodorkovski visant à diffuser, à la manière d'un George Soros, les notions de "société ouverte" et d'éducation par Internet jusque dans les provinces russes les plus reculées -, Irina Iassina décrit avec conviction la grande mutation du patron de Ioukos.

C'est-à-dire comment, de cynique et calculateur oligarque prêt à ruiner les petits épargnants de sa banque, Menatep, jamais remboursés après le krach du rouble de 1998, et à tromper, la même année, ses créanciers allemands et japonais à hauteur de 240 millions de dollars en transférant tous les actifs de Ioukos vers des sociétés offshore, Mikhaïl Khodorkovski a su se réinventer en l'espace de trois ans non seulement comme "honnête" homme d'affaires, mais comme combattant pour la démocratie en Russie.

"C'est un cas, dit Irina Iassina, où l'argent a rendu un homme... bon. Du moins, meilleur. Micha est quelqu'un qui a beaucoup appris de ses erreurs. Il a aussi une vision stratégique. Il a réfléchi à l'avenir de la Russie et sait que le pétrole n'est pas une panacée, que nos réserves s'épuiseraient dans vingt ou trente ans, et après, quoi ? Il disait qu'il fallait diffuser Internet et éveiller une nouvelle génération à certaines valeurs, afin d'en faire des citoyens indépendants et responsables."

Ancienne journaliste et ancienne responsable à la Banque centrale russe, Irina Iassina fait partie de cette intelligentsia pro-occidentale russe, plutôt tournée vers les Etats-Unis, anglophone. "Au début, quand il m'a contactée, je me disais : Comment pourrais-je jamais travailler pour un oligarque ? Moi-même, aux Izvestia, j'écrivais des choses très négatives sur lui au milieu des années 1990. Mais il m'a convaincue de sa sincérité, de la profondeur de son projet."

Le nom même, "Russie ouverte", sonne comme une réplique à celui du parti adoubé par Vladimir Poutine, "Russie unie", que certains comparent à une résurrection du PC de l'époque Brejnev, terreau de conformisme et de carrières bureaucratiques. Russie ouverte, avec un budget de 30 millions de dollars pour 2003, a tissé une coopération avec l'organisation gouvernementale américaine, Usaid. Un programme intitulé "Polokolie ru" (Génération Russie) a formé à l'Internet quelques milliers d'enseignants et d'étudiants dans une trentaine de régions russes.

D'autres projets comportent des camps de vacances pour adolescents, à la mode des scouts, sous le titre "Nouvelle génération"."Notre mouvement, c'est un nouveau monde, le monde de la société civile, des gens qui croient en la Russie, qui construisent la Russie", dit un fascicule. Outre des jeux de rôle sur une "République démocratique" imaginaire, ces camps proposent aussi aux jeunes "un entraînement militaro-historique", avec des techniques de soldat et de "survie", prodigué par "des vétérans des forces spéciales Alfa et Vympel", groupes armés redoutables...

"Micha voulait casser les règles du jeu en Russie, et éviter que Poutine ne nomme son successeur lui-même, poursuit Irina Iassina. C'est le peuple qui doit choisir le prochain président. Sinon, de même que Poutine s'est révélé pire qu'Eltsine, avec cette carte blanche qu'il donne aux anciennes structures du KGB, son successeur sera encore pire que lui !" Pour elle, il ne fait aucun doute que Mikhaïl Khodorkovski - le deuxième oligarque à être jeté en prison sous Vladimir Poutine, après le magnat des médias Vladimir Goussinski, en 2000 - sera classé "prisonnier politique" par Amnesty international.

D'éminents anciens dissidents, comme Elena Bonner - dont le Centre Sakharov à Moscou reçoit des fonds de M. Khodorkovski - appuient cette idée. Depuis la fin de l'URSS, un seul Russe a eu ce triste privilège : l'officier de marine Alexandre Nikitine, détenu pour avoir dénoncé la menace des sous-marins nucléaires qui rouillent sur la péninsule de Kola. Mais certains militants démocratiques russes émettent, en privé, des réserves. Ils rappellent que jamais, pendant des années, Mikhaïl Khodorkovski n'a prononcé un mot de soutien aux victimes du FSB, les services secrets russes, notamment pour ces scientifiques victimes de procès fabriqués pour "espionnage", ou encore pour dénoncer la guerre en Tchétchénie.

Ils notent que Mikhaïl Khodorkovski, comme d'autres banquiers russes, a sans doute participé au financement du premier conflit tchétchène, déclenché fin 1994 et non prévu au budget national russe, ainsi qu'à celui de la campagne pour la réélection de Boris Eltsine, en 1996. Deux choses qui allaient, grâce aux schémas des privatisations "prêts contre actions", faire tomber la compagnie Ioukos dans son escarcelle, pour la bagatelle de 350 millions de dollars. C'est en s'adaptant aux normes de comptabilité et de management à l'occidentale, en dévoilant son actionnariat et en investissant dans l'infrastructure des sites pétroliers que Mikhaïl Khodorkovski a placé Ioukos sur les marchés financiers et gonflé la capitalisation (jusqu'à 30 milliards de dollars, avant qu'elle ne baisse cette année en raison des poursuites judiciaires).

Quand la conversion de l'oligarque au jeu politique s'est-elle opérée ? Jamais, peut-être, car ce jeu-là était toujours présent, chez Khodorkovski comme chez d'autres. Sous Eltsine, il avait été, dès 1993, vice-ministre de l'énergie, puis, en 1995, membre d'une commission gouvernementale pour les "concours", les privatisations. A cette époque, a-t-il raconté un jour, "nous nous sommes réunis entre hommes d'affaires pour décider qui entrerait au gouvernement. Les dés ont désigné Vladimir Potanine (qui devint vice-premier ministre et qui dirige aujourd'hui l'immense holding Interros, avec de forts appuis au Kremlin). Mais ça aurait pu être un autre".

Pour le jeune Evgueni Grekov, diplômé de l'Ecole des études politiques de Moscou, une structure née voici dix ans pour former une nouvelle élite aux valeurs européennes, financée essentiellement par des aides occidentales et en partie par Russie ouverte, Mikhaïl Khodorkovski est devenu un héros. Du fond de sa cellule, il porterait le destin des démocrates russes, argue-t-il. "S'il est brisé, nous sombrons avec lui. L'Europe, son opinion, ses dirigeants doivent exercer des pressions sur Poutine. Mais j'ai peur, en voyant l'accueil que Chirac lui a réservé, que vous vous accommodiez d'une Russie avec un régime nauséabond, pourvu qu'elle fournisse régulièrement du gaz et du pétrole..."

Mikhaïl Khodorkovski aurait eu sa révélation démocratique là, dans ces locaux d'un vieux palais tsariste, transformés en pépinière pour jeunes leaders politiques. "C'était il y a trois ans environ, nous l'avions invité à parler devant un de nos séminaires, consacré au business et à la société civile, se souvient Evgueni Grekov. A la fin, il a dit : "Il faudrait de telles écoles dans toutes les régions de Russie." Et il s'est attelé à la tâche."

 

Natalie Nougayrède ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.11.03  

 

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