Le roi du pétrole piégé par ses ambitions

Hélène DESPIC-POPOVIC

LIBERATION | 27.10.03 |

Khodorkovski voulait financer des partis libéraux.

A 40 ans, Mikhaïl Khodorkovski est devenu le «tsar du pétrole» russe en hissant sa compagnie, Ioukos, au rang de leader national et de 4e groupe mondial. L'homme aimait dire qu'il se retirerait du monde des affaires à 45 ans. Au vu de ses ambitions politiques, cela ne pouvait avoir qu'une signification, non avouée : qu'il briguerait la présidence en 2008.

 

Mauvais garçon.

Comme tous les «oligarques», ces grands patrons russes devenus riches en un jour à la faveur des privatisations de l'ère Elstine, Khodorkovski a derrière lui un passé entaché de scandales. Ingénieur chimiste, ancien responsable des komsomols, les jeunesses communistes soviétiques, fondateur de la première banque commerciale russe, la Menatep, il était généralement considéré comme un mauvais garçon du nouveau capitalisme russe à la fin de la dernière décennie.

Pour lui, tout a commencé avec la perestroïka. Ce jeune juif méritant, né à Moscou dans le foyer de deux ingénieurs, lance avec des amis un Centre de créativité technique de la jeunesse, très intéressé par les nouvelles technologies, parmi lesquelles l'informatique. Son commerce d'import-export, d'ordinateurs, mais aussi de jeans, une nouveauté en URSS, devenant florissant, il crée sa banque avec, dit-on, de puissants appuis politiques. La Menatep obtient du dernier président de l'Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, le privilège de gérer les fonds d'aide aux victimes de la catastrophe de Tchernobyl. Les mauvaises langues accusèrent cette banque d'avoir laissé s'enfuir à l'étranger les fonds du Parti communiste et du KGB, une assertion jamais prouvée et toujours démentie par le financier russe.

A l'époque de Boris Eltsine, la Menatep acquiert des métaux, des minerais, des conserves, des textiles, mais aussi du pétrole. Chargée d'organiser la mise aux enchères du pétrolier Ioukos, la Menatep donne la préférence à un groupe dirigé par Khodorkovski, une pratique courante à l'époque. Les 350 millions de dollars que Khodorkovski a déboursé en 1995 pour acquérir les trois quarts de Ioukos vaudraient aujourd'hui quelque 15 milliards. Entre 1995 et 1998, il réussit à se tirer de plusieurs mauvais pas, le parquet cherchant à le mettre en cause pour l'achat à bas prix d'actions de compagnies pétrolières, et la police pour des alliances avec des groupes mafieux. Lorsque la crise de 1998 éclate, la Menatep annonce un défaut de paiement et transfère ses actifs à l'étranger, laissant des miettes à ses créditeurs étrangers. Elle renaîtra de ses cendres sous la houlette de Platon Lebedev, le bras droit de Khodorkovski, en prison depuis juillet.

Bonnes manières.

Marié deux fois, père de quatre enfants, Khodorkovski n'a jamais étalé les goûts de luxe ostentatoires et les mauvaises manières des «nouveaux Russes» qui ont tant amusé l'Occident dans les années 1990. Devenu l'homme le plus riche de Russie, il a innové en étant le premier à annoncer publiquement son ampleur : 8 milliards de dollars, ce qui le range à la deuxième place des «fortunes mondiales des moins de 40 ans», selon le magazine Fortune. L'homme d'affaires venait de prendre le grand virage de la gestion transparente, un impératif pour une compagnie qui voulait percer sur les marchés internationaux où tout se mesure en termes d'image.

Depuis 1999, il s'est lancé dans une grande campagne de relations publiques pour donner à son entreprise une image de respectabilité et est vite devenu le chouchou des investisseurs étrangers. Il s'est lancé dans le mécénat, a créé une fondation et élaboré des programmes d'aide aux pauvres et aux universités de Russie.

Dans le même temps, quoique se défendant d'avoir des ambitions politiques, Khodorkovski annonçait qu'il financerait des partis politiques libéraux aux législatives de décembre. Plusieurs responsables de Ioukos se trouvent sur les listes électorales, l'un d'entre eux est même sur celle du Parti communiste. «Les responsables des compagnies ont le droit de faire du lobbying pour leurs intérêts économiques et devraient avoir la possibilité de le faire ouvertement», soulignait-il le mois dernier.

Impliqué.

Ce grand patron au visage fin d'intellectuel et à l'allure timide s'est aussi fait remarquer ces derniers mois par des prises de position osées, comme celle de défendre la primauté de l'alliance avec les Etats-Unis au moment où Poutine choisissait de leur manifester sa défiance sur le dossier irakien.

L'homme a également une vision de l'avenir économique de son pays, qu'il a défendue en février lors d'une rencontre entre Poutine et l'Union des industriels et entrepreneurs russes, provoquant presque un incident. Alors qu'il prônait d'urgentes mesures contre la corruption qui a coûté au pays quelque 30 milliards de dollars l'an dernier, Vladimir Poutine lui a demandé pourquoi Ioukos avait mis la main sur tant de réserves de pétrole, soulignant que la firme avait eu des problèmes avec le fisc. Serait-ce l'incident qui a mis le feu aux poudres ? On l'ignore, toujours est-il que les hommes du Kremlin n'aiment pas la concurrence et que les ennuis judiciaires de Khodorkovski ont commencé cinq mois plus tard.

Malgré l'arrestation de ses proches et les perquisitions en chaîne depuis juillet, Khodorkovski n'a jamais perdu de sa superbe. «Je ne serai jamais un émigré politique, a-t-il dit cet été. S'ils veulent me mettre en prison, qu'ils le fassent.» A l'annonce de sa mise en détention, il n'a eu qu'une seule réaction : «Je ne regrette rien.»

 

Hélène DESPIC-POPOVIC ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.10.2003  

 

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