André Glucksmann : Khodorkovski prisonnier de la "verticale du pouvoir"

 

Le philosophe André Gluksmann, l'avocat Patrick Klugman et l'avocat de Mikhail Khodorkovski Iouri Schmidt ont tenu une conférence de presse commune le 27 octobre au "Press-Club de France" à Paris. Au cours de la conférence ils ont annoncé la création d'un Comité de Soutien à Mikhail Khodorkovski.
Nous publions ici le texte inédit de l'intervention d'André Gluksmann.

 

« Pourquoi soutenir Mikhaïl Khodorkovski ? »
Intervention d’André Glucksmann – 27.10.05

 

Quand on veut agir, on le peut toujours
Merci à tous. Merci à Yuri Schmidt pour son combat pour la justice et les droits de l’homme. Depuis l’an 2OOO, en Russie, on a effectivement l’impression d’un retour en arrière. Je me souviens : 1978, quand Valéry Giscard d’Estaing recevait Brejnev à l'Elysée, l’opinion s’était émue du sort des enfermés du Goulag.  Au théâtre Récamier, la fine fleur du tout Paris intellectuel s’était réunie pour recevoir les dissidents de l’Est tout juste expulsés par le Kremlin. Foucault, Sartre, Aron et moi-même avions mobilisé plus de presse que le chef du Kremlin. Les ruses de Poutine ne doivent pas aveugler, il est possible d’alerter l’opinion contre l’enfermement arbitraire de Mikhail Khodorkovski .

Soutenir Khodorkovski, ce n’est pas soutenir un homme d’affaires…
 En France, par tradition, il n’y a pas  grande affinité entre les hommes de plume et les hommes d’argent.  Mais  ne soyons pas naïfs. Et souvenons-nous qu’ après la dissolution de l’Union soviétique, la Banque Mondiale et Bill Clinton, Président des Etats Unis, ont cautionné les privatisations russes  qu’Eltsine encourageait au nom de la liberté enfin trouvée alors qu’il s’agissait en vérité du « casse du siècle ». Beaucoup s’enrichirent, non sur le dos du prolétaire qui n’avait jamais connu les bienfaits de la « dictature du prolétariat », mais  sur le dos des dirigeants communistes, totalement corrompus, qui avaient raflé le gâteau et le laissaient pourrir.

  Mikhaïl Khodorkovski n’est plus le businessman jalousé qui a parfaitement réussi , il est devenu un prisonnier politique.

Tentons de comprendre . La mauvaise grille de lecture serait de croire qu’il y a d’un côté les « pourris », les « oligarques », les affairistes, et de l’autre les Chevaliers blancs du gouvernement russe, qui les combattent, veulent les stopper, et redistribuer au peuple russe des richesses qu’il n’a jamais possédé. Poutine n’est pas Saint-Just, ni Robespierre, ce n’est pas le vertueux qui nettoie  les écuries d’Augias. Il a  au cours de sa carrière participé à la gestion d’affaires juteuses, à la mairie de Saint Petersbourg, comme à l’administration du Kremlin. Il a couvert les prévarications de la « famille » Eltsine. Et c’est, entre autres méfaits, grâce à ce travail de dissimulation qu’il a été choisi pour diriger la Russie.

En réalité, Moscou c’est le « Chicago » d’Al Capone en 2OO5, c’est la jungle. Les autorités russes ne souhaitent pas supprimer les « oligarques », mais sélectionner les « bons », c’est-à-dire ceux qui obéissent, et supprimer les « mauvais », prendre leur richesse et la distribuer aux copains. Croire que le combat contre les oligarques remet en question le libéralisme, au nom de la défense du plus grand nombre, est une idée de crétin . C’est l’illusion de ceux qui n’ont pas les yeux en face des trous.  La Russie est une terre de corruption, où  malgré un sous-sol fabuleux,50% de la population vit au dessous du seuil de pauvreté, poussés à disparaître. Le pouvoir s’en moque et  ne veut rien changer à cet état de fait. Mikhail Khodorkovski avait tenté d’offrir à  ses innombrables employés.  les meilleures conditions de travail de Russie. Mal lui en a voulu.

 

…Soutenir Khodorkovski, c’est soutenir un prisonnier politique
 Mikhaïl Khodorkovski est un prisonnier politique, et le prisonnier d’une certaine politique, la « verticale du pouvoir ».

A trois titres Mikhaïl Khodorkovski gêne la verticale du pouvoir.

  1. Mikhaïl Khodorkovski a remis en cause la verticale médiatique du pouvoir, lorsqu’il a entrepris des activités humanitaires, avec sa fondation Russie ouverte.
  2. Mikhaïl Khodorkovski a  contrecarré la verticale politique du pouvoir.  Le parti du Kremlin « Notre Russie »  doit être sans opposants puissants . Or Mikhaïl Khodorkovski a soutenu les partis libéraux et commençait à les financer.
  3. Mikhaïl Khodorkovski a perturbé la verticale économique du pouvoir, sur le plan intérieur et extérieur. Depuis quatre ans le gouvernement russe procède à une « restructuration » de l’économie intérieure. Elle vise à concentrer autour d’une seule entreprise chacun des secteurs payants de l’économie. Les grands exemples sont Gazprom, pour le gaz, et Rosneft (et peut-être bientôt Gazprom ?) pour le pétrole. La même concentration a lieu dans le secteur aéronautique et pour l’exploitation du nickel. On évoque le capitalisme monopolistique d’état.  Cette reprise en main  se fait au bénéfice de la clique gouvernante, Poutine redistribue l’économie  à ses amis du KGB.  Mikhaïl Khodorkovski gênait.

 
 Enfin, Il y a également un autre enjeu et pas des moindres,  celui de la grande politique russe mondiale. Quand l’Ukraine s’est libérée de sa tutelle, la Russie lui a adressé une menace claire, celle de multiplier par trois les prix du pétrole. Quand la Pologne et les Etats baltes (membres de l’UE) ont rechigné, il y a eu la signature du pacte Schröder/Poutine sur le pipeline germano-russe, qui contourne justement l’Ukraine, la Pologne et les états baltes pour les punir de leur indépendance.  Dans les pays d’Europe centrale(« Pacte de Varsovie » obligeait) 90% de l’énergie vient de  Russie. Lorsque l’Ukraine œuvre au projet d’un gazoduc avec le Turkestan, la Russie s’arrange pour que ce gazoduc contienne du gaz russe.  L’ambition russe est de mettre en place une sorte de prêt-bail à l’envers. Il y a 60 ans, on expédiait des marchandises depuis les Etats-Unis jusqu’à la Russie. Aujourd’hui, l’objectif est d’envoyer du gaz vers la côte américaine à partir de Mourmansk. La Russie a les moyens de faire chanter l’Occident.
Cette « grande » politique supposait la dislocation de Ioukos.  L’entreprise n’était pas un vecteur soumis, son patron n’était pas aux ordres du Kremlin. Mikhaïl Khodorkovski bloquait les autorités russes dans le rapt de l’ensemble des ressources pétrolières, qui vise à accroître la dépendance de l’occident à leur égard. A l’inverse de Ioukos, Gazprom est l’arme rêvée pour le rétablissement de la Russie comme puissance mondiale.

Mikhaïl Khodorkovski était un obstacle en politique intérieure, en économie intérieure et en politique économique mondiale. Aujourd’hui, il sert d’exemple, comme la Tchétchénie sert d’exemple pour le peuple russe. La guerre de Tchétchénie et Grozny rasé sont des arguments pédagogiques destinés à tout citoyen de la Fédération : « Voilà ce qu’il advient des peuples épris de liberté ! ». L’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovski  est un argument pédagogique destiné à l’élite : «  obéissez, sinon vous connaîtrez le sort de Khodorkovski !». Le message est de la même eau. Toute la mise en scène  prouve qu’ il est  prisonnier de la « verticale du pouvoir». La mise en croix symbolique de Mikhaïl Khodorkovski est une démonstration de force de Poutine.

Mikhaïl Khodorkovski, un nouveau Sakharov ?
Mikhaïl Khodorkovski n’a pas fui les foudres du Kremlin. Il a choisi de rester et de lutter. On sous-estime le personnage et l’importance qu’il peut avoir dans son pays. Pour comprendre, il faut se référer à Sakharov. La comparaison n’est pas inutile. Je me souviens d’une remarque d’Elena Bonner, sa veuve et mon amie,  commentant une rencontre au Kremlin où étaient conviés autour de Poutine les oligarques les plus puissants. Elle me dit : « quand apparut Khodorkovski, j’ai pensé, celui-là est trop intelligent et décontracté, à la fois courageux – et inconscient, il va le payer».  
Mikhaïl Khodorkovski n’est certainement pas tout blanc.  Sakharov non plus n’était pas tout blanc, ne l’oubliez pas, il est un des pères de la bombe H soviétique.  Sakharov a évolué, il a pris conscience de l’oppression et de la servitude, il s’est opposé à la dictature rouge. Tout comme  Khodorkovski, patron parmi les patrons, a évolué et s’est dressé contre le retour de l’autocratie. Beaucoup de Russes me l’ont dit : il était riche, de ce fait pas aimé de la population, mais en Russie  si tu vas au bagne et  si tu ne plies pas,  une sorte de purification  s’opère à ton égard dans l’opinion russe.  Mikhaïl Khodorkovski incarne une résistance au pouvoir central. Il est pas seulement un prisonnier politique, il est devenu un homme politique d’opposition.

 

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